Le procureur spécial près la Cour de répression des infractions économiques et financières (CRIEF), Alphonse Charles Wright, a demandé à l’Office de répression des délits économiques et financiers (ORDEF) d’approfondir les investigations sur la gestion de la Pharmacie centrale de Guinée (PCG-SA). Une instruction datée du 14 octobre 2026 évoque des soupçons de détournement de deniers publics, des irrégularités présumées dans les marchés publics et des dysfonctionnements dans la gestion des stocks de médicaments.
La procédure fait suite à une dénonciation de l’Agence nationale de lutte contre la corruption et de promotion de la bonne gouvernance (ANLC-PBG), qui aurait relevé plusieurs anomalies dans la gestion financière et opérationnelle de cette société publique chargée de l’approvisionnement du pays en médicaments et produits de santé.
Selon les éléments repris dans l’instruction, la PCG-SA aurait enregistré une perte nette de 100,68 milliards de francs guinéens en 2025, contre un bénéfice de 2,8 milliards GNF en 2024. Cette dégradation serait notamment liée à une marge commerciale négative et à la péremption ou à la détérioration d’importants stocks de médicaments.
Ce montant correspond à une perte comptable déclarée et ne constitue pas, en lui-même, la preuve d’un détournement. Les investigations devront établir les causes de cette situation et déterminer si certaines opérations sont susceptibles de constituer des infractions pénales.
L’inventaire réalisé par l’ANLC-PBG entre le 15 février et le 17 mars 2026 aurait évalué les stocks de médicaments périmés ou détériorés à 85,67 milliards GNF au prix de vente. Le rapport de gestion ferait, de son côté, état d’une valeur de 47,3 milliards GNF. Cet écart de valorisation figure parmi les points que les enquêteurs devront éclaircir.
L’instruction évoque également des marchés conclus de gré à gré en 2021 et 2022 auprès d’une quinzaine de fournisseurs, dans des conditions qui auraient contourné certaines exigences de mise en concurrence et d’autorisation préalable.
Cinq entreprises, Kinapharma, Pharmanova, Nazounki, Entrance et Medinex, sont citées parmi les fournisseurs concernés par des livraisons de produits périmés, principalement sur la période 2022-2023. Leur mention dans le dossier ne signifie toutefois pas qu’une responsabilité pénale a été établie à leur encontre.
D’autres soupçons concernent d’éventuels conflits d’intérêts au sein de la direction de la PCG-SA. Selon les éléments rapportés dans l’instruction, des directeurs généraux successifs auraient détenu des pharmacies privées concurrentes pendant l’exercice de leurs fonctions. L’ORDEF devra vérifier ces informations et déterminer si les officines concernées ont bénéficié d’avantages particuliers dans les circuits d’approvisionnement.
La situation financière de la société figure également parmi les axes de l’enquête. Les créances de la PCG-SA sur le ministère de la Santé atteindraient 46,6 milliards GNF, soit environ 53 % du total des créances clients. Parallèlement, le délai moyen de règlement des fournisseurs aurait dépassé 1 000 jours en 2025, contre 567 jours en 2024.
Les investigations porteront aussi sur un marché de construction et de rénovation d’un entrepôt à Boké, évalué à près de 8,9 milliards GNF, pour lequel des soupçons de surfacturation auraient été signalés. Un virement de 75 milliards GNF effectué par le ministère de la Santé pour l’acquisition de kits sanitaires, une augmentation de capital de 43,9 milliards GNF et une avance de 8,83 milliards GNF liée au projet de construction de l’agence régionale de N’Zérékoré figurent également parmi les opérations à examiner.
Des anomalies présumées dans la traçabilité et la conservation des médicaments ont par ailleurs été relevées sur certains sites, notamment à Manéah. Les enquêteurs devront confronter les registres aux stocks physiquement disponibles et vérifier les conditions de réception, de stockage et de distribution des produits.
Dans son instruction du 14 octobre 2026, le procureur spécial demande à l’ORDEF d’examiner les contrats, les bons de commande, les procès-verbaux de réception, les documents comptables et les registres de stocks. Des auditions des responsables concernés sont également prévues afin de préciser les circonstances des opérations signalées et d’établir les éventuelles responsabilités individuelles.
Les faits examinés pourraient, s’ils sont établis et selon leur qualification juridique, relever notamment du détournement de deniers publics, de la corruption, du favoritisme ou du faux en écriture publique.
À ce stade, aucune conclusion définitive ne peut être tirée des seuls éléments rapportés dans l’instruction. Les investigations devront déterminer si les pertes constatées résultent de défaillances de gestion ou si certaines opérations sont constitutives d’infractions pénales.
Par Madiba Kaba
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